nov 19 2009
Pour un observatoire du suicide en France
Article paru dans le bulletin de liaison d’Un monde d’avance daté du 13 novembre, disponible à l’adresse www.unmondedavance.eu
Chaque année on recense en France 120 000 tentatives de suicide. Près de 10% d’entre elles réussissent. Ce chiffre macabre est plus de deux fois supérieur à celui de la Grande Bretagne. Parmi ces hommes et ces femmes qui choisissent de se donner la mort, 35% au moins avaient déjà commis une première tentative signalée. Ce pourcentage illustre une défaillance majeure dans la réponse des pouvoirs publics à ce fléau. Les politiques mises en oeuvre en France pour prévenir le suicide sont très en retard par rapport à celles de nos voisins. Au Royaume-Uni par exemple, on refuse toute banalisation de la tentative de suicide et on met l’accent sur la protection des sujets les plus vulnérables. Ce retard est aussi vrai dans le monde de l’entreprise où le déni fait souvent office de seule réponse. Il n’est que de rappeler pour s’en convaincre la réflexion atterrante de Didier Lombard, de PDG de France-Telecom qui osait évoquer une « mode du suicide » dans son entreprise.
On estime à 500, le nombre de personnes qui chaque année se donneraient la mort pour des raisons directement imputables au travail. On estime, car il n’existe pas de statistique officielle. Et il est par exemple impossible de savoir combien, parmi ces personnes qui se sont suicidées, étaient au chômage en 2008. L’absence d’outil statistique illustre bien notre retard en la matière. La création d’un observatoire du suicide en France est devenue indispensable pour orienter les politiques de prévention.
Quel décryptage peut-on faire de cette multiplication des suicides liés au travail ?
Elle est d’abord le signe d’une détérioration très forte du lien social et du sens du travail.
Elle est aussi la conséquence d’une société dans laquelle l’objectif principal des entreprises consiste à rechercher la rentabilité maximale, au mépris du respect des conditions de travail.
Nous avons franchi une étape supplémentaire avec l’individualisation de la recherche du profit. Aujourd’hui, on fait en effet peser sur chaque salarié la responsabilité de produire toujours plus.
On tend la corde jusqu’à ce qu’elle craque. À preuve, la société Teleperformance. Cette entreprise française est l’un des leaders mondiaux des call-center — vente, assistance et marketing par téléphone. Elle compte 100 000 salariés à travers le monde, dont 8 500 en France. Son chiffre d’affaire s’élève à 1,3 milliards d’euros et elle enregistre en France un bénéfice de 120 millions d’euros. Malgré cela, elle impose à ses salariés des conditions de travail qui vont en se détériorant. Pression à la durée de l’appel (pas plus de 4’20), script très précis dont il est interdit de sortir, deux écoutes minimum par mois (les appels sont enregistrés) et évidemment obligation de rendement et de vente. Une prime est en effet prévue. Elle dépend de la notation mensuelle du salarié. Si cette note est inférieure à 16/20, elle est supprimée. Cette prime peut représenter jusqu’à 300 € mensuels. Et quand on sait que la moyenne des salaires est de 1100 €, on imagine à quel point elle est importante. Or il y a cinq mois, cette entreprise hautement bénéficiaire a mis en place un plan social qui prévoit 500 licenciements. Depuis, les conditions de travail se sont encore dégradées. La direction a notamment doublé le nombre des vigiles qui … surveillent les salariés. Ceux-ci sont fouillés à l’entrée de l’entreprise… sur les 200 salariés du site de Montigny en Ile-de-France, 30 sont aujourd’hui en arrête maladie, majoritairement pour dépression.
Ce type de situation n’est malheureusement pas rare. Que les medias se soient fait l’écho de la série de suicides chez France-Telecom est évidemment un bon point. Mais il est important de dire haut et fort que Teleperformance, comme France-Telecom ne sont pas des cas isolés.
Dans notre pays, la souffrance au travail est devenu le quotidien de nombreux salariés.
Elle est la conséquence du projet de société mis en place par le gouvernement évidemment soutenu par nombre de chefs de grandes entreprises. Car c’est bien de choix dont il s’agit. Ce qui pose une question essentielle : est-il possible de faire du travail un outil d’émancipation dans un monde soumis exclusivement aux lois du marché ? Difficilement, c’est sûr. Et ce qui en tout cas certain, c’est qu’avec les politiques actuelles du gouvernement, la réponse est non.















Le suicide n’est pas un phénomène nouveau et je crois que les tentatives de suicide sont toujours en recrudescence au mois de novembre depuis plusieurs
années (selon les statistiques des hôpitaux). Ce qui est incontestablement nouveau c’est le suicide sur le lieu de travail. Est-ce par ailleurs, consciemment ou non, de la part de celui ou celle qui se suicide, un moyen de culpabiliser les collègues et l’entreprise ?
Si, comme l’auteur de cet article l’affirme, il y a un rapport entre ce taux de suicides plus élevé en France que dans d’autres pays et « la défaillance majeure des pouvoirs publics… », la gauche a alors aussi une responsabilité puisqu’elle a été au pouvoir pendant plusieurs années. Je trouve cependant que c’est un raccourci un peu facile d’attribuer ces suicides au seul pouvoir en place.
Je pense que la responsabilité incombe à l’Etat par sa politique anti-sociale, mais aussi autant aux employés eux-mêmes (manque de solidarité, priorité donnée au désir de conserver son emploi, d’obtenir un bonus ou une augmentation de salaire, etc) et aux différentes hiérarchies ainsi qu’au chef d’entreprise qui mettent la pression sur les employés plus bas dans l’échelle des responsabilités (avec comme il est dit dans l’article, la recherche de rentabilité maximum, la performance, etc).
Je ne sais pas en outre quelles mesures ont été prises en Grande Bretagne concernant la prévention du suicide et la « protection des personnes vulnérables », et si le taux de suicide est réellement moins élevé en GB qu’en France.
Les cas de suicide rapportés récemment dans la presse ne semblent pas liés aux conditions de travail. Ce sont par exemple le suicide d’une mère qui avait préalablement tué son enfant handicapé suite à un harcèlement de longue date par une bande de jeunes, ou encore celui d’adolescents subissant la tyrannie de leurs camarades…Il y a peut-être eu aussi quelques cas de suicides chez les ruinés du monde de la finance, je ne me souviens plus.
Ce que la GB a par contre pris en considération depuis longtemps c’est le harcèlement ou ce que l’on appelle depuis je ne sais combien de temps le « bullying » sur le lieu de travail, à l’école ou dans la société en général. Je ne sais trop comment traduire ce terme en français (harcèlement, brimades, persécution… ??).
Le « bullying » n’est pas un sujet tabou, on en parle mais je ne suis pas certaine que la GB soit plus efficace qu’un autre pays.
Il n’est sans doute pas inutile de rappeler aussi que contrairement aux Français ou aux Suédois par exemple, les Britanniques n’ont pas été habitués à une protection sociale mais plutôt au libéralisme. Ils sont donc peut-être, pour l’instant, plus résistants face à la compétition accrue sur le marché de l’emploi et à la dégradation des conditions de travail et de vie. Je ne sais pas, c’est une simple hypothèse.
Bonjour
10% de 120000, cela fait 12000 (morts par suicide « réussis »). Cela dit, il s’agit de connaître effectivement les causes qui ont amené ces « malades » (ce n’est pas péjoratif puisqu’il y a une réelle souffrance), à franchir le pas au delà d’un appel au secours. Je ne peux que témoigner en ce qui me concerne : Face à une forme de harcèlement (qui à l’époque n’était pas retenu par les tribunaux) je n’ai eu pour réaction que l’envie de « démolir » ceux (celui) qui à mes yeux étaient la cause de cette souffrance. Par contre, ayant fait l’expérience d’une grande passion (hélas ?) j’ai très sérieusement songé à en finir avec commencement d’acte. L’instinct de sauvegarde ayant été le plus fort j’ai consulté un médecin. Il n’y a pas eu de miracle au sens du poids qui vous oppresse (environ dix ans pour se reconstruire) tout va bien maintenant. Cela pour dire (j’enfonce une porte ouverte…) qu’un suicide a, le plus souvent, plusieurs causes.
Par ailleurs, en lisant l’exposé de B.H. j’ai été très surpris de voir que des vigiles se permettaient de « fouiller » les employés de « Téléperformance » ils n’ont du point de vue légal (Code de Procédure) aucun droit de le faire. Les personnels victimes de cette pratique doivent sans hésitation porter plainte.
et le suicide chez les chomeurs ?
ils sont probablement 100 fois plus nombreux à passer à l’acte dans la plus grande indifférence… pour ne pas dire : au soulagement de tous !
car quelles perspectives d’avenir – ou simplement de survie – dans ce contexte économique et social qui veut que tout le monde soit en contrat précaire au mieux au SMIC et inemployable passé 30 ans (bon allez, 35 pour les mecs…)
et nous sommes 2000 de plus chaque jour
Bonjour Benoît.
Pour renchérir sur le témoignage précédent, je pense qu’on aurait tort de cantonner le suicide dans le registre exclusif de la pathologie mentale. Il y a certes de grands dépressifs, et face à ça une pseudo-science (la psychiatrie) qui n’est pas capable, dans bien des cas, d’apporter des réponses satisfaisantes aux sujets et à leur entourage. Mais on est là dans une problématique trop vaste…
Dans la majeure partie des cas, il me semble que le suicide devrait être entendu comme une « réponse » purement existentielle à une situation d’impasse, une absence de perspectives, la confrontation, en somme, au risque vital, inhumain, que peuvent entraîner la misère, la grande précarité, le stress au travail, l’angoisse de se retrouver un jour « à la rue ». On sait quel pourcentage de français vit dans cette angoisse. Et là, c’est très grave.
Ce que nous serions en droit d’attendre d’une politique de gauche, c’est qu’elle sache apporter à chacun la sécurité sociale auquel il a droit du simple fait qu’il est un être humain. On ne devrait pas avoir à craindre pour ses lendemains, quelle que soit sa situation sociale. Il est inadmissible, déjà, que des chômeurs et des allocataires soient privés de revenus parce qu’un dossier est en souffrance, ou parce qu’il manque une pièce.
Mon raisonnement peut apparaître comme naïf, mais pour moi, c’est là-dessus que devrait se focaliser un véritable projet de société de gauche.
Je connais nombre de personnes vivant dans l’exclusion, qui non seulement assurent qu’elles n’iront plus jamais voter, mais qui cultivent un rejet puissant des politiques de gauche et des services publics en charge de leurs problématiques, qu’il s’agisse d’assistance ou d’insertion.
Comme me disait récemment l’un d’entre eux : « Je n’ai jamais eu personnellement de problèmes avec un industriel du CAC40. Mais je n’arrête pas d’avoir des emm… avec des fonctionnaires ».
A méditer.
le suicide un mal être ou l’individu ne considère plus sa présence indispensable a la société ou a son entourage.
les facteurs sont multiples, il est une erreur de trouver les cause de ses drames, mais plutôt d’être attentifs au appels au secours, car il y a toujours un signal avant leur acte.